Le prix d'être le pilier

"Ça va se calmer après ce trimestre."

Tu te dis ça depuis combien d'années, au fond?

Parce que ce n’est jamais vrai. Le trimestre finit, un autre commence, et la phrase reste pareil. On la traîne d'une période occupée à l'autre, en se convainquant chaque fois que cette fois-ci, c'est temporaire.

Pendant ce temps, ton corps, lui, ne s'est pas reposé depuis longtemps. Et tu ne l'as même pas remarqué, parce que ça fait des années que ça s'installe, une couche à la fois.

Je veux te parler aujourd'hui du coût cumulatif d'être celui ou celle qui tient tout en place.

Ce n'est jamais un effondrement…non c'est une érosion.

Quand on pense à l'épuisement chez les dirigeants, on imagine souvent un moment précis. Le réveil un matin où on n'arrive plus à se lever. Le fameux "mur" qu'on frappe d'un coup.

Mais dans les faits, c'est rarement ça. C'est une érosion lente, presque invisible, qui s'accumule pendant des mois, parfois des années, avant que quoi que ce soit ne devienne visible de l'extérieur.

Le sommeil qui devient un peu moins profond. Pas l'insomnie franche, juste un sommeil qui ne répare plus tout à fait comme avant. On se réveille techniquement reposé, mais jamais vraiment. Ben non, ça va, j'ai dormi sept heures, tu te dis. Mais sept heures qui ne répare plus rien, c'est plus vraiment sept heures de repos.

L'irritabilité qui s'infiltre dans des détails qui, deux ans plus tôt, ne t'auraient même pas fait sourciller. Un courriel mal formulé. Un retard de cinq minutes. Voyons, ce n’est pas si pire, calme-toi, et tu es même plus capable de t'écouter te dire ça.

La difficulté grandissante à décrocher, même officiellement en vacances. Le corps est sur une plage, le cerveau continue de scanner les courriels, les textos, le téléphone qui pourrait sonner. Je check juste une fois, après je lâche ça, mais ça fait trois jours que tu te le dis.

Rien de tout ça n'est dramatique en soi. C'est justement pour ça que ça passe sous le radar.

Pourquoi ça s'accumule sans qu'on le voie venir

Le système nerveux d'un dirigeant n'a pas vraiment de bouton "pause" intégré dans son rôle.

Quand tu es président, DG, ou propriétaire, ton cerveau reste en mode vigilance même quand rien ne se passe. C'est physiologique, pas une question de volonté ou de discipline : un système nerveux qui porte la responsabilité finale de tout doit rester en état de scan permanent, prêt à détecter le prochain problème avant qu'il éclate.

Tes employés peuvent déléguer leur stress vers le haut. Ils ont quelqu'un à qui dire "je ne le sais pas, c'est toi qui décides." Toi, cette option-là existe pas vraiment. Le conseil d'administration veut des résultats. Les clients veulent des solutions. L'équipe veut de la stabilité. Et toi, tu es censé être la source de cette stabilité-là, pas quelqu'un qui en manque.

Alors le système nerveux compense, il reste allumé. Et un système nerveux qui reste allumé sans interruption, ce n’est pas une question de "tenir le coup", c'est une dépense d'énergie continue qui, un jour ou l'autre, présente la facture.

Le piège du "je vais bien"

Voici ce qui rend ce phénomène-là particulièrement insidieux chez les dirigeants : le corps s'adapte à un niveau de stress chronique, et cette adaptation-là se fait sentir comme de la normalité.

Tu ne te dis pas «je suis en détresse." Tu te dis: je suis juste un peu plus fatigué qu'avant. Un peu plus à fleur de peau. Un peu moins patient avec les imprévus. Et comme rien de tout ça est assez fort pour porter un vrai nom, tu continues. Tu te dis que c'est juste une période occupée. Que ça va se calmer après ce trimestre, ce projet, cette embauche.

Mais ça ne se calme jamais vraiment, parce que le rôle lui-même ne se calme jamais vraiment. Et la facture, elle, continue de s'accumuler en arrière-plan, même quand tout a l'air sous contrôle en surface.

C'est ça, le vrai piège : un dirigeant épuisé se sent pas nécessairement épuisé. Il se sent juste comme la version un peu plus bête, un peu plus distante, un peu plus à boutte de lui-même et il finit par penser que c'est juste de son caractère, alors que c'est son système nerveux qui paie depuis longtemps pour un rôle qui ne lui laisse jamais vraiment de répit.

Ce que ça coûte, concrètement

Ce coût-là reste pas confiné à toi…il se propage.

Un dirigeant dont le système nerveux fonctionne en mode survie chronique prend ses décisions différemment.

  • Moins de tolérance à l'ambiguïté

  • Moins de patience pour écouter une idée jusqu'au bout

  • Une tendance à trancher vite plutôt que d'explorer les options

Parce que l'incertitude devient inconfortable plus vite qu'avant.

On n'a pas le temps pour ça, décide, tu te dis, même quand prendre dix minutes de plus aurait donné une meilleure décision.

Et l'équipe, elle, sent ce changement-là sans nécessairement savoir le nommer.

  • Elle s'ajuste.

  • Elle anticipe les sautes d'humeur.

  • Elle commence à filtrer ce qu'elle te dit, parce qu'elle a appris que certaines journées, ce n’est juste pas le bon moment.

C'est de cette façon-là que le coût cumulatif d'un dirigeant devient, sans que personne l'ait voulu, le coût cumulatif de toute une organisation.

Ce qui ne marche pas

Les solutions qu'on propose d'habitude aux dirigeants ratent souvent la cible, parce qu'elles s'adressent au mauvais problème :

  • "Prends des vacances » ne répare pas un système nerveux qui reste en vigilance même sur une plage.

  • "Délègue plus" suppose qu'il existe quelqu'un à qui déléguer la responsabilité finale, ce qui, par définition, n’est pas vrai pour celui qui occupe le sommet.

  • "Prends soin de toi" sonne bien, mais reste tellement flou que ça donne aucune prise concrète.

Le vrai travail, ce n’est pas de fuir le rôle. C'est de redonner au système nerveux des vrais moments de récupération, pas occasionnels, pas conditionnels à ce qu’il ne se passe « rien d'urgent" cette semaine-là, mais intégrés, protégés, non négociables.

Ce que je veux que tu retiennes

Si tu diriges une organisation, le coût cumulatif dont je te parle aujourd'hui, tu le connais probablement déjà, même si tu ne l’as jamais nommé comme ça.

Tu n’as pas besoin d'attendre le mur pour agir.

Le signal, ce n’est pas l'effondrement.

Le signal, c'est ce sommeil un peu moins profond, cette irritabilité qui dure un peu plus longtemps qu'elle devrait, cette difficulté à vraiment décrocher même quand tu es techniquement en congé.

Ce ne sont pas des défauts de caractère...ce sont les premiers chiffres d'une facture qui s'accumule depuis longtemps.

Et la bonne nouvelle, dans tout ça, c'est qu'une facture qu'on commence à lire, on peut commencer à la rembourser.

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